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Le régal des chacals


par


Françoise Sagan





Publié par :


L’Herne

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Les articles publiés dans ce Carnet proviennent notamment des journaux suivants : L’Express, Le Monde, Vogue, Égoïste, Elle.

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LA JEUNE FILLE ET LA GRANDEUR



Je ne pensais pas qu’il puisse y avoir de limites à l’indifférence générale sur certains sujets – et surtout à la mienne. Je ne pensais pas qu’un simple récit pourrait m’arracher à ce confort douteux que donne le sentiment de l’impuissance, ni à cette lassitude horrifiée que l’on éprouve à signer une millième pétition. Seulement on est venu me voir et on m’a raconté, avec preuves, l’histoire de Djamila Boupacha. Histoire trop insupportable pour supporter qu’elle se termine, demain 17 juin, à Alger, par la condamnation à mort d’une jeune fille de vingt-deux ans. Ou de ce qui fut une jeune fille de vingt-deux ans.

Car le 10 février, cette année1, Djamila Boupacha fut arrêtée par des gardes mobiles, dans un faubourg d’Alger. Elle fut incarcérée légalement le 15 mars. Entre ces deux dates, il se passa plus d’un mois. Mois écoulé à El Biar, centre de « tri » où passèrent aussi Alleg et Maurice Audin.

Après avoir été torturée et empalée sur une bouteille, elle « avoua » avoir déposé une bombe dans un café (bombe qui fut désamorcée à temps, d’ailleurs), ce qui justifie son procès de vendredi. Malheureusement, ayant l’imagination stimulée par certaines électrodes et certaine baignoire, elle « avoua » en même temps dix autres attentats imaginaires. Durant ce séjour, elle eut le réconfort d’être confrontée, nue et sanglante, avec son père, âgé de soixante-dix ans, et dans le même état.


Il y a des témoins à cette histoire, des témoins qui se présenteront au procès pour séquestration et torture qu’a intenté l’avocate de Djamila Boupacha. Il y a des médecins du cru qui ont reconnu les effets physiques des tortures sans oser en nommer les causes. Il y aura, si on les laisse venir de France et l’examiner, des gynécologues impartiaux qui diront ce que peut donner l’empalement d’une fille vierge sur une bouteille. Le seul risque est qu’ils viennent trop tard. Grâce à un Droit compliqué et savant, Djamila Boupacha peut être exécutée pour ses aveux – aveux que, dans trois mois, on reconnaîtra comme nuls puisque arrachés par la torture.


Voilà l’histoire. J’y crois. Malgré tous mes efforts, j’ai été obligée d’y croire. J’en parle parce que j’en ai honte. Et que je ne comprends pas qu’un homme intelligent, qui a le sens de la grandeur et le pouvoir, n’ait encore rien fait.

Qu’on ne me dise pas qu’il a d’autres chats à fouetter. Le petit capitaine qui piétina Djamila répondit, à la protestation de son père : « De Gaulle a interdit la torture », par : « De Gaulle n’a rien à faire ici » (je suis polie). Allons, du moins, on ne torture pas en son nom.

Pour le souci de notre grandeur, il nous reste le pont de Tancarville. Il fait l’orgueil de cette Normandie herbeuse où j’habite, riche province de notre tendre France. Seulement c’est insuffisant. Nous pouvons poser des questions si nous ne pouvons exiger des réponses. En 1944, on demandait à André Malraux : « Comment définissez-vous notre époque ? » Il répondit : « Le temps du mensonge. » Il n’est pas possible que ce soit vrai. Je n’imagine pas que les fanfares de la grandeur puissent couvrir les hurlements d’une jeune fille.



QUATRE CHIFFRES

DANS LE DÉSORDRE



Le 12 mars arrive et avec lui, peut-être, la victoire, de la gauche. Depuis des semaines, mille sondages tentent de transformer l’espoir en menace, l’inespéré en l’inévitable, et un changement normal de ce gouvernement en un suicide collectif.

En passant de 1789 à 19782, ce n’est pas seulement l’ordre de ces quatre chiffres qui a été changé, c’est surtout leur sens. Les révolutionnaires français en découvrant la liberté ne s’imaginaient pas que, deux siècles plus tard, leurs héritiers devraient se ligoter pour conduire leurs voitures, payer pour leurs malheurs avant même d’être malheureux, jeter leurs cigarettes devant la porte des postes, ni devoir justifier d’un domicile et d’un travail fixes. C’est en 1789, pourtant, que les Français s’avisèrent qu’ils n’avaient pas besoin d’un roi qui les gouverne, mais plus simplement de quelques intendants qui les servent : des citoyens zélés qui s’occuperaient des hôpitaux, de l’ordre, des écoles, de la poste, de la voirie, etc., et qu’on paierait en conséquence. Idée fière et fière idée.

Malheureusement, deux siècles plus tard, ces Français se retrouvent ponctuellement dépouillés du tiers ou de la moitié de leurs gains par des employés arrogants nommés ministres. Et non seulement ces derniers ne leur rendent aucun compte de leur gestion, mais ils tentent de réglementer leur vie, leur seule et irremplaçable vie. Nos aïeux ne pouvaient, imaginer non plus qu’issus de la même famille depuis des décennies, ces employés-ministres en seraient arrivés à croire leurs charges héréditaires ; et que snobs comme seul peuvent l’être des maîtres d’hôtel, ils assureraient le service des étages nobles plutôt que celui des galetas ou des caves. Ni qu’ils oublieraient qu’autant que le plus riche, c’était le plus pauvre qui réglait leurs gages, ni, bref, que ces zélés serviteurs oublieraient qu’ils étaient là pour servir le peuple et non pour le mener, que l’État c’était les Français et non pas eux.


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