par
Françoise Sagan
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© Éditions de L’Herne, 2008
22, rue Mazarine 75006 Paris
L’auteur
Françoise Sagan (1935-2004)
Fille d'industriels aisés, a publié son premier roman, Bonjour tristesse en 1954, à l'âge de 19 ans. Beaucoup de livres suivront et le succès ne se démentira pas. Une carrière littéraire fulgurante qui se confirma dans le temps et fit de Françoise Sagan un personnage de la scène culturelle française. Menant "une vie de patachon", selon sa propre expression, alcool, drogue et désenchantement, goût pour les voitures de sport et les fêtes de la Côte d'Azur : Françoise Sagan meurt le 24 septembre d'une embolie pulmonaire, à l'âge de 69 ans.
Publiés à L'Herne :
La petite robe noire (Carnets)
Bonjour New York (Carnets)
Maisons louées (Carnets)
Au cinéma (Carnets)
Le régal des chacals (Carnets)
De très bons livres (Carnets)
Album Sagan (Carnets)
SOMMAIRE
Avant-propos
La
légende Sagan
De
l’enfance à l’âge adulte
Bonjour
Tristesse
L’accident
L’argent
L’écriture
Le
théâtre et le cinéma
Les
autres
La
politique
Goûts
et aversions
L’amour
Dieu
et la mort
Le
bonheur
Avant-propos
Silhouette frêle, élégance décontractée, longue mèche blonde lui cachant les yeux qu’au hasard d’un mouvement de la tête ou de la main on découvre las, tristes ou pétillants d’humour. Françoise Sagan : une femme timide parce que pudique, gentille parce que généreuse et bien élevée, une femme libre.
Née le 21 juin 1935 dans le Lot, Françoise est le troisième enfant de Marie et Pierre Quoirez, bourgeois libéraux dont les principes d’éducation n’étouffent pas la progéniture. À dix-huit ans, ayant réussi ses deux bacs et échoué en propédeutique, la benjamine, qui rêvasse beaucoup et griffonne des nouvelles et des poèmes « à la noix », claironne qu’elle a écrit un roman. À force de le répéter, elle est prise à son propre jeu et forcée de s’exécuter. C’est Bonjour tristesse que l’éditeur René Julliard accepte de publier au printemps 1954. Prix des critiques, ce premier livre d’une jeune fille de dix-neuf ans – qu’on compare aussitôt à Radiguet – est une bombe dans le milieu littéraire. Françoise, devenue Sagan (nom emprunté à Proust), n’en demande pas tant.
Son premier roman se vend à plus d’un million d’exemplaires en France et est traduit en vingt-cinq langues. Dont le latin. D’autres romans, aux jolis titres mélancoliques, suivent, et leurs succès se ressemblent. Journalistes et photographes ne lâchent plus Sagan d’une semelle. Ce sont pêle-mêle des aphorismes intelligents et aigus : l’alcool, la passion du jeu, le spectaculaire accident qui la casse en morceaux, les flâneries, le mépris de l’argent indispensable, l’insouciance grave, l’amitié, l’amour, deux mariages, un enfant. Et des livres. Ce sont les « années Sagan », la légende est lancée qu’elle portera « comme une voilette » : « C’est vrai que je me suis cachée derrière ma légende, mais ce qu’on a dit n’était pas totalement faux. La vitesse, la fête, la foire, faire l’imbécile, il y a des choses vraies... sauf qu’une vie humaine, ce n’est pas uniquement ça, mais c’est commode comme apparence. Que mon livre soit édité m’a fait beaucoup plus d’effet que le tourbillon. Ça, c’est venu par petits bouts. Ça glissait sur moi justement parce que j’étais jeune. J’avais envie de m’amuser avec les garçons de mon âge plutôt que de faire des ronds de jambe et de dire bonjour à des gens dans des cocktails. »
En 1974, les éditions Jean-Jacques Pauvert publiaient Réponses ; ouvrage composé de « morceaux choisis », parmi les multiples entretiens qu’elle avait accordés depuis Bonjour tristesse. En 1992, Répliques présentait l’essentiel des pensées et des propos de Françoise Sagan depuis la publication de Réponses.
Un certain regard, issu de ces deux ouvrages aujourd’hui épuisés de longue date, restitue toute la singularité de Françoise Sagan et propose de faire redécouvrir la femme et l’écrivain dont la « légende » et l’œuvre n’ont pas pris une ride. Avec grâce et sans tapage, comme une fleur qui ne s’étiole pas, dans les lignes qui suivent, Sagan se livre sincère et vraie.
La légende Sagan
– Au début de 1954, une jeune fille de dix-huit ans, Mademoiselle Quoirez, qui a choisi le pseudonyme de Françoise Sagan, dépose aux éditions Julliard le manuscrit d’un court roman : Bonjour Tristesse. Le livre paraît en mai en même temps que beaucoup d’autres et sans aucune publicité. Un an après, le tirage dépasse un million d’exemplaires en France, et Françoise Sagan est célèbre dans le monde entier où son livre est traduit dans vingt-cinq langues. Célèbre, mais pas très bien connue peut-être. Quelques années plus tard, à une enquête sur les personnages contemporains célèbres, la plupart des personnages interrogés répondront : « Françoise Sagan ? Ah, oui, la vedette de cinéma. »
– Ah ? J’avais oublié.
– Oui. C’est que, tout de suite, il y a eu autour de vous une légende : l’argent, le whisky, les boîtes de nuit, les voitures de sport... Tout ce qu’on prête plutôt, en effet, à une vedette qu’à un écrivain. Vous aviez écrit un livre, et puis vous vous êtes retrouvée star. Comment porte-t-on tout cela à vingt ans ?
– J’ai porté ma légende comme une voilette... Ce masque délicieux, un peu primaire, correspondait chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui perd, et donc permet de se trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant avec les extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts, ses fureurs, que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh, je dis bien un tout petit peu, ce que c’est que la vie. En tout cas, la mienne...
– Ce goût de la fête, de l’excès, dont vous parlez semble assez curieusement s’être accompagné d’une grande discrétion dans les apparences. Les journaux ont beaucoup parlé de votre éternelle petite robe noire et du rang de perles qui ont été longtemps votre uniforme ?
– La fête est une chose secrète, sacrée et sacrilège. La fête ne se fait pas avec des plumes dans une boîte de nuit, elle se fait dans le noir avec quelqu’un. Quant à la robe noire, c’est lointain. J’aime bien m’habiller à présent, et de toute façon, j’ai perdu les perles.
– Ce n’est un secret pour personne que, pendant toute une époque de votre vie, l’alcool a été pour vous un compagnon presque permanent. Qu’y trouviez-vous ?
– L’alcool a toujours été pour moi un bon complice. Et aussi un élément de partage, comme le pain et le sel. Cela dit, je n’ai jamais bu pour oublier la vie, mais pour l’accélérer. Quand on accélère trop, on loupe des virages (de fatigue, de nerfs, et autres). Donc m’arrêter de boire m’a ennuyée, sans plus. De toute manière je peux recommencer.
– Donc, en 1954 ?
– En 1954, j’avais à choisir entre les deux rôles qu’on m’offrait : l’écrivain scandaleux ou la jeune fille bourgeoise, alors que je n’étais ni l’un ni l’autre.
– Qu’est-ce que vous étiez ?
– J’aurais été plutôt une jeune fille scandaleuse et un écrivain bourgeois. Ma seule solution était de faire ce dont j’avais envie... aller plus loin. J’ai toujours aimé les excès, aller plus loin... Et j’ai toujours aimé ce que je faisais. Je n’ai jamais fait des choses que je n’aimais pas faire ; enfin, j’ai eu la chance de ne pas avoir à faire des choses que je ne voulais pas faire.
– Mais tout de même la malchance, quelquefois, de ne pas pouvoir en éviter d’autres ?
– Oui, il y a des choses que j’aurais aimé éviter, mon accident de voiture d’abord, évidemment, et puis d’autres que j ’ai faites par maladresse, par jeunesse, ou par cette cruauté qui vient de la jeunesse... Mais jamais je ne me suis trouvée dans une situation où j’aurais eu à agir d’une manière qui me gêne vraiment ; j’ai fait des vacheries à des garçons comme font toutes les filles, mais jamais rien de bas, jamais rien qui puisse me faire honte. Je crois qu’il vaut mieux se faire blouser par quelqu’un que de ne pas lui faire confiance ; ça, j’en suis sûre, la seule règle morale est d’être, autant qu’on le peut, parfaitement bon et parfaitement ouvert ; on ne risque rien.
– Si vous aviez une fille, c’est le conseil que vous lui donneriez ?
– Un jour, à une émission de télévision, on m’a demandé : si j’avais une fille, aimerais-je qu’elle ait la même expérience de la vie que moi, ou quelque chose dans ce goût... Il me semble que si j’avais une fille, je souhaiterais qu’à dix-huit ans elle rencontre un homme dont elle tombe amoureuse, comme lui d’elle, et qu’ils meurent ensemble, à quatre-vingts ans, la main dans la main. Peut-on dire mieux dans le romantisme ? Mais le malheur est que la vie, en général, est si peu romantique qu’il est très rare que cela se passe ainsi... Le plus souvent, la vie n’est plus du tout ce qu’elle devrait être. Les gens se cassent ou quelque chose se casse en eux. Je ne sais si c’est une question d’âge, de fatigue, de caractère ou de mode de vie. Il y a des périodes où les choses s’accumulent et, on ne sait pourquoi, on ressent cette accumulation comme une offense.
– Et dans votre vie à vous, c’est souvent comme ça ?
– Il m’arrive de trouver que la vie est une horrible plaisanterie. Si l’on est tant soit peu sensible, on est écorché partout et tout le temps. Sans compter ce qui peut simplement énerver, agacer à chaque instant. La télévision, un article stupide, la réflexion d’un agent ou de la concierge, il y a quelque chose qui s’affole en vous, une espèce de bête – qui a peur. Le petit écureuil dans sa roue. Alors on prend un verre comme on prend du coton, de l’ouate. Ou comme d’autres prennent des tranquillisants pour que la douleur se calme. On a tout le temps besoin de quelque chose : c’est ça l’horreur.
– Il n’y a rien à faire ?
– Je pense que le meilleur antidote possible, c’est l’humour. À moins de s’abandonner aux états d’âme « nouveau roman ». Un jour, pour m’amuser, j’ai commencé à faire une pièce « moderne » avec Jean Chevrier. Deux personnages, seuls. Delphine Seyrig et Michel Bouquet. Ils sont tout gris. Ils ont l’air gris. Le rideau gris se lève sur une chambre grise. Lui : « Je vais te quitter. » Énorme silence. Elle : « Tu vas me quitter ? » Lui : « Oui, je vais te quitter. » Elle : « Tu n’as pas de ticket pour me quitter, tu n’as pas de ticket pour prendre l’autobus. » Lui : « C’est vrai, je n’ai pas de ticket pour te quitter, je n’ai pas de ticket pour prendre l’autobus. Je n’ai jamais eu de ticket pour nulle part. » Etc. Ça s’appelait : « La Rupture ». Le manque d’humour, c’est une tare de l’esprit. Je n’aime pas. Et puis, je n’aime pas les gens qui se prennent au sérieux. Ça me monte au nez, et ça me rappelle cet agent qui m’a arrêté un jour sous le tunnel de Saint-Cloud. Il me dit, hargneux : « Vous avez bonne mine avec votre décapotable. » Une sorte de rage me prend : « Et vous... vous ! Vous avez bonne mine, vous, avec votre képi ! » – Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? Répétez ? Bon, vous le répéterez devant mon collègue. » Le collègue arrive. Aimable, je le répète. Outrage à agent. Procès. Procès que j’ai gagné. Le tribunal a jugé qu’on ne pouvait condamner quelqu’un sous prétexte qu’il dit à un agent qu’il a bonne mine.
– C’est encourageant.
– Le goût de la plaisanterie se perd. La bonne humeur, quoi.
– Vous êtes de bonne humeur ?
– C’est ma nature, je veux toujours croire que les choses vont s’arranger. Lorsque je revois un film sur Jeanne d’Arc, chaque fois je me dis – c’est idiot – elle va s’en tirer... ce n’est pas possible. Roméo et Juliette, c’est la même chose. J’ai toujours dans l’idée que le message va passer, que tout va s’arranger. Quand j’écoute la Traviata, une espèce d’espoir monte avec la musique et j’espère follement qu’Armand va revenir à temps... C’est uniquement comme ça qu’on peut prendre la vie. Comme un opéra-comique déjà joué dont on connaît la fin. En espérant désespérément – non pas, bien sûr, qu’on va survivre, ou qu’on a une chance de s’en tirer, ni qu’on va avoir le droit de faire ce qu’on veut, mais en se servant de son imagination. Parce que l’imagination, c’est le départ de la compréhension. Avec un peu d’imagination, vous comprenez pourquoi le salopard du coin a tué sa petite fille à coups de tisonnier. Vous ne l’acceptez pas, mais vous comprenez. Avec un peu d’imagination, vous pouvez vous mettre à la place de quelqu’un d’autre et penser : « Tiens, il avait l’air bizarre ce soir, si je téléphonais ? »
– Et si on n’a pas d’imagination, si on ne téléphonait pas ?
– Il peut arriver que justement ce soir-là il s’apprêtait à prendre trop de somnifères et que votre coup de téléphone l’eût arrêté. Il est possible aussi qu’il ait été de très bonne humeur et que votre appel l’eût dérangé. Là, vous auriez eu l’air ridicule. Mais je me moque bien d’être ridicule. Je n’ai plus quatorze ans. L’imagination dépasse le respect humain. L’imagination, c’est la grande vertu, parce qu’elle agit sur tout, la tête, le cœur, l’intelligence. Sans l’imagination, tout est perdu. C’est une vertu qui devient rare. Surtout dans sa forme exacerbée qui est la gratuité. Gaiement et follement, la gratuité.
– ... Et ainsi passe le temps. Bonjour Tristesse, par exemple, c’était il y a vingt ans. Ces vingt ans, qu’est-ce qu’ils sont pour vous ?
– Un détail fâcheux. Je ne les ressens pas, mais j’ai peut-être tort. Je ne pense pas qu’il y a vingt ans. J’ai tantôt l’impression qu’il y a dix ans, tantôt qu’il y en a quarante.
De l’enfance à l’âge adulte
– Et les dix-huit ans qui ont précédé ? Si nous parlions un peu de cette jeune personne qui s’appelait déjà Françoise, qui était déjà riche, mais n’était encore ni célèbre ni Sagan...
– Je suis née le 21 juin 1935 entre Cahors et Figeac, dans le Lot, à Cajarc. Ma grand-mère tenait à ce que tous les membres de sa famille naissent dans le même lit. Ma mère, mon frère, ma sœur, moi-même, nous sommes tous nés dans le même lit, dans la même chambre.